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Compte-rendu du séminaire « Economies et sociétés pré-industrielles » (coordonné par Anne Conchon) Marc Bloch : Actualité d’un héritage

Marc Bloch : Actualité d’un héritage 

Compte-rendu du séminaire « Economies et sociétés pré-industrielles » (coordonné par Anne Conchon)

 
 À l’occasion de l’annonce de la panthéonisation de l’historien Marc Bloch en 2024, dont la cérémonie officielle doit se tenir le 16 juin 2026, le Master d’histoire économique et sociale de l’IDHES a organisé le séminaire : « Marc Bloch (1886-1944) : actualités d’un héritage ». Cette initiative visait à réinterroger la vitalité d’une oeuvre académique qui, loin d’être désuète, structure encore les questionnements contemporains. Le séminaire a également été un moment pour revenir sur la genèse de l’Institut d’histoire économique et sociale (IHES) à la Sorbonne en juin 1938, fondé par Marc Bloch, institution pionnière et ancêtre de l’actuel IDHES.
L’intervention de Laurent Feller a ouvert le séminaire en proposant une réflexion sur la bibliothèque personnelle de Marc Bloch. Plus qu’une simple collection d’ouvrages, cette bibliothèque apparaît comme un laboratoire de l’esprit. Son ampleur, sa diversité et sa polyglossie témoignent de la curiosité de l’historien qui embrasse l’ensemble des sciences sociales naissantes. L’analyse des systèmes de classification, des annotations et du tri des articles révèle le palimpseste de la méthode blochienne. En explorant cette organisation matérielle du savoir, on accède à la vie intellectuelle et personnelle d’un historien qui, dans les années 1930 et 1940, se situait à l’avant-garde de l’interdisciplinarité.
Dans cette lignée méthodologique, Anne-Laure Bonhoure a proposé une relecture des Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931). Cet ouvrage séminal a été passé au crible des avancées historiographiques actuelles en histoire médiévale rurale. Mme Bonhoure a cherché à mettre en lumière la filiation entre les hypothèses de Bloch et les recherches médiévistes contemporaines, pour en conclure que, loin d’être une référence purement formelle, Bloch est encore mobilisé par les chercheurs pour valider des cadres d’analyse ou pour puiser l’inspiration nécessaire au renouvellement des problématiques agraires.
Guillaume Calafat, professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne et rédacteur en chef de la revue des Annales, cofondée en 1929 par Bloch et Lucien Febvre, a exploré la transmission intellectuelle entre l’historien pionnier et ses successeurs, en s’intéressant notamment à la transition vers Fernand Braudel qui reprend la direction de la revue en 1946. Si Braudel a marqué le champ par ses réflexions sur les différents temps, M. Calafat montre combien ses travaux sur l’histoire économique de l’époque moderne s’inscrivent dans le sillon tracé par Bloch.
 
Le séminaire a également mis en lumière les travaux d’histoire monétaire de Bloch. Marc Bompaire est revenu sur cette orientation que Bloch comptait approfondir avant que la guerre n’interrompe ses travaux. Son ouvrage, publié après sa mort, Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, bien que synthétique donne un aperçu général des réformes monétaires jusqu’au XVIIIe siècle, en approchant la monnaie comme un fait social total.
Cette thématique a été prolongée par deux séances assurées par Anne Conchon à travers deux axes majeurs. Le premier concernait le cours rédigé par Bloch pour l’année universitaire 1938-1939 : Aspects économiques du règne de Louis XIV. Ce manuscrit aux allures de manuel analyse les transformations financières et monétaires d’un long règne caractérisé par le poids de la guerre et les ambitions mercantilistes. Le second axe a porté sur l’histoire des prix, un domaine auquel Bloch avait dédié certains articles des Annales et avait manifesté un intérêt lors de la mise en place du Comité international d’histoire des prix, en 1930 par William Beveridge et Edwin Francis Gay. Anne Conchon a rappelé les défis méthodologiques de la production de séries diachroniques : la compilation difficile des archives pour comparer salaires, prix et pouvoir d’achat reste, aujourd’hui encore, une entreprise qui exige la rigueur et d’importants moyens.
En conclusion, les échanges ont révélé l’existence d’une immense toile intellectuelle tissée entre les années 1920 et 1940. Cette période de foisonnement a vu converger historiens, économistes, juristes et sociologues pour jeter les fondements de l’histoire économique moderne. Le séminaire a rempli une fonction pédagogique essentielle en réintroduisant des débats historiographiques et des figures savantes parfois occultées par le temps, tels que Georges d’Avenel, Abbott Payson Usher, Étienne Fournial, Eli Heckscher, Carlo Maria Cipolla et d’autres encore. En replaçant l’oeuvre de Marc Bloch au centre de cette constellation, l’IDHES a donné à voir la genèse de son institution et ses filiations intellectuelles.
Agathe Nolla (étudiante en Master 2 ENS-PSL / HEISC U. Paris 1)